Le problème : les foreurs de tiges dévastent les céréales
Les foreurs de tiges — principalement Busseola fusca et Chilo partellus en Afrique de l'Ouest — pondent leurs œufs à la base des plants de maïs, sorgho et mil. Les larves pénètrent dans la tige, consomment les tissus internes, et provoquent ce qu'on appelle le "cœur mort" : la feuille centrale jaunit et meurt, la plante ne peut plus se développer normalement.
Dans les zones infestées, les pertes de rendement atteignent couramment 20 à 40%. Lors des saisons où les conditions favorisent les explosions de populations (températures élevées, pas de prédateurs), des champs entiers peuvent être détruits. Les agriculteurs recourent aux insecticides, mais ceux-ci tuent aussi les ennemis naturels des foreurs — créant un cercle vicieux.
Impact documenté de la technique push-pull — ICIPE, 2022
Source : International Centre of Insect Physiology and Ecology (ICIPE), Nairobi, Kenya
Le principe : pousser et tirer simultanément
Le nom "push-pull" décrit les deux actions simultanées de la technique :
- Push (repousser) : Des plantes compagnes intercalées dans les rangs de céréales émettent des composés chimiques volatils qui repoussent les femelles de foreurs — elles n't pondent pas à proximité.
- Pull (attirer) : Des plantes en bordure de champ émettent d'autres composés qui attirent les foreurs comme des pièges, mais aussi leurs prédateurs naturels. Les foreurs qui s'y posent pondent sur ces plantes mais leurs larves ne survivent pas.
↑ dans les rangs
🎋 Herbe napier — — — — — — — — — — — 🎋 Herbe napier
↑ en bordure de champ (piège + barrière)
Les deux plantes clés
Le desmodium (Desmodium uncinatum ou intortum) — la plante push
Cette légumineuse herbacée vivace s'intercale entre les rangs de céréales à raison d'un rang de desmodium pour deux rangs de maïs. Ses avantages cumulés sont remarquables :
- Ses racines fixent l'azote atmosphérique, enrichissant le sol (jusqu'à 100 kg N/ha/an)
- Son couvert au sol réduit les adventices (mauvaises herbes) de 80% — notamment le Striga, le parasite dévastateur des céréales africaines
- Ses substances volatiles repoussent activement les foreurs de tiges femelles
- C'est un excellent fourrage pour les animaux en saison sèche
Le desmodium est vivace : une fois installé, il n'a pas besoin d'être ressemé chaque année. C'est l'investissement initial qui se capitalise sur 5 à 10 ans.
L'herbe napier (Pennisetum purpureum) — la plante piège
Plantée en bordure du champ (3 à 5 rangs), cette graminée géante (elle peut atteindre 4 mètres) attire massivement les foreurs. Les femelles y pondent préférentiellement. Mais les tiges de napier exsudent une résine collante qui piège les larves nouvellement écloses avant qu'elles ne puissent s'enfouir dans la tige.
L'herbe napier est par ailleurs une plante fourragère très productive — les agriculteurs l'utilisent pour nourrir leurs bovins et caprins en saison sèche, générant un revenu ou une économie supplémentaire.
Le bonus inattendu : élimination du Striga
Le Striga (Striga hermonthica, appelé "herbe sorcière") est une plante parasite qui s'attache aux racines des céréales et les affame. En Afrique subsaharienne, il est responsable de pertes estimées à 7 milliards de dollars par an. Aucun herbicide n'est vraiment efficace contre lui.
L'effet secondaire le plus surprenant du desmodium est qu'il produit des exsudats racinaires qui stimulent la germination des graines de Striga — mais ne fournissent pas le signal chimique nécessaire à leur attachement aux racines des céréales. Le Striga germe, ne trouve pas d'hôte, et meurt. Après 3 à 4 saisons de push-pull, la banque de graines de Striga dans le sol est réduite de 90%.
Conditions d'adoption en Afrique de l'Ouest
La technique a été développée au Kenya pour des conditions est-africaines, mais elle s'adapte à l'Afrique de l'Ouest avec quelques ajustements :
Disponibilité du desmodium
C'est le principal obstacle. Le desmodium n'est pas encore largement disponible dans les marchés semenciers de l'Afrique de l'Ouest comme au Kenya. Des solutions existent : bouturage végétatif (possible avec des plants voisins), réseaux de partage entre agriculteurs, ou commandes auprès de l'ICIPE ou de ses partenaires locaux.
Adaptation au mil et au sorgho
La majorité des études portent sur le maïs. Des travaux récents de l'ICRISAT et de l'ICIPE montrent que l'adaptation au sorgho et au mil — céréales dominantes au Sahel — est efficace mais demande un ajustement des espacements pour tenir compte de la hauteur plus faible de ces cultures.
Gestion de la compétition hydrique
En zone sahélienne avec moins de 600 mm de pluie, le desmodium peut entrer en compétition hydrique avec les céréales en fin de cycle. La solution : choisir Desmodium intortum plutôt que D. uncinatum, plus résistant à la sécheresse, et réduire légèrement la densité de plantation.
Mise en œuvre pratique
- Année 0 : Semer le desmodium en pépinière 3 semaines avant les semis de céréales. Planter les bordures de napier.
- Hivernage 1 : Intercaler les plants de desmodium entre les rangs de céréales à 30 cm. Le système n'est pas encore optimisé.
- Hivernage 2 : Le desmodium s'est bien établi. La réduction des foreurs et du Striga commence à être visible. Rendement en hausse de 30-40%.
- Hivernages suivants : Système stabilisé. Maintenir le desmodium par un léger fauchage en début de saison des pluies pour ne pas étouffer les céréales à la levée.
En résumé
Le push-pull n'est pas une technique expérimentale — c'est une méthode validée par 25 ans de recherche et adoptée par des centaines de milliers d'agriculteurs africains. Son coût initial est faible (investissement en plants), son retour est rapide (dès la 2e saison), et ses bénéfices sont multiples : moins de foreurs, moins de Striga, sol enrichi en azote, fourrage pour les animaux. C'est l'une des rares innovations agronomiques qui améliore simultanément les rendements, la résilience et les revenus — sans dépendre d'un intrant commercial.